S.D.F.

S.D.F.

Je marche, sans savoir où aller. J’erre, sans savoir que penser. Habillé de cette vieille redingote en peau de bête, manteau épais et rembourré qui me réchauffera l’hiver. Mais aujourd’hui, c’est l’été. Les pigeons sont là, chapardant les morceaux de pain laissés par terre. Je remarque un moineau dans le coin. Il est timide, il n’ose pas avancer. Oui, pour lui c’est un véritable champ de bataille. C’est la guerre. Les passants et les pigeons, ces rats des airs, sont les ennemis. Dure rivalité quand on est si petit, mais il faut bien manger. Je m’avance vers lui pour l’aider, pour lui donner les quelques miettes de mon biscuit, mais trop tard, un humanoïde lui a fait peur, il est parti. Oui, j’ai bien dit humanoïde car selon moi, je ne fais pas parti de la même espèce. Eux ne me voient pas. Ils me passent devant sans même esquisser un regard, moi qui passe mon temps assis par terre dans cette gare, entre la boîte à photos et le boulanger. Oui, ces boîtes rectangulaires dans lesquels ces gens rentrent. Ils tirent le rideau, un flash et ils sortent. Certains sont contents de leur création, ils partent avec leur chef d’œuvre. D’autres, déçus, délaissent leurs portraits sur le sol. J’en profite, moi. Je les ramasse, ces images. Elles me permettront de mettre des visages sur les noms de mes amis que j’invente dans mes histoires.

Hum ! Cette odeur. Le boulanger vient de finir une fournée de croissants. Ca sent bon. J’attends un peu, bercé par la mélodie des parfums, puis je me lève. Certains croissants sont trop cuits. Ils sont brûlés, impropres à la consommation, comme ils disent. Pas pour moi. Je récupère ce trésor de saveurs laissé là, comme des orphelins au fond de la poubelle. Allez, je vais faire un tour.

Je continue ma promenade dans la gare, ce bâtiment, immense par ces proportions qui accueille en cette période de l’année des milliers de touristes. Ils prennent tous le train pour parcourir le monde, de wagon en wagon, de gare en gare. Ces trains sont tout de même impressionnants. Même moi, qui ai l’habitude de les côtoyer, je reste émerveillé à chaque fois. Un jour peut-être, moi aussi, je monterai dans une de ces machines, sans trop connaître sa destination, pour m’évader.

Tiens, ceux là se retrouvent après une longue séparation, on dirait. J’ai du mal à entendre ce qu’ils se disent même si je suis tout près. Ils sont couverts dans leur cocon par la voix au micro annonçant le prochain train au départ. Ah, non. C’est un retard. Nous passerons donc plus de temps ensemble, vous touristes passagers, et moi qui pour vous ne suis qu’un fantôme.

J’aime la gare. Tout y est si grand, si magique. Les gens sont pressés. C’est toujours comme ça. Quand on va quelque part, on n’a qu’une envie c’est de partir. L’homme a du mal à se sédentariser. Il faut bouger, à gauche, à droite, « regarde, là-bas, ça a l’air mieux ! ». Et pourtant, moi,  je reste, dans mon coin, seul avec mes rêves et mes personnages, dans ce microcosme des temps modernes. Oui, dans la gare, il y a tout : des endroits pour manger, des toilettes pour se désaltérer, des salles de lecture, même s’il faut payer pour lire les magasines, « ce n’est pas une bibliothèque ! », qu’elle crie la vieille derrière son guichet. On y croise des gens de tous horizons. Parlant des langues si mystiques que l’on pourrait les croire venus d’autres planètes.

J’aime la gare. On s’y sent moins seul. Et pourtant dans un endroit si convivial, on y voit aussi le malheur, la pauvreté, comme moi, la tristesse des séparations, parfois même la mort.

« Hé, fais un peu attention ! ». Cet homme me bouscule, sans s’excuser. Il ne détourne même pas le regard au son de ma voix. Il est vrai que je me perdais dans mes pensées, mais quand même… Je m’arrête. Les véhicules électriques qui transportent les bagages vers les trains ont failli m’écraser les pieds. Il y a trop d’agitation. Je retourne dans ma tanière, à l’abri du photomaton. C’est l’heure des trains en direction du sud.

Tiens, si je faisais une sieste. Oui, pourquoi pas. J’ai été réveillé plusieurs fois cette nuit par la femme au micro. Je vais rêver de ces destinations ensoleillées, de ces plages de sable fin, bercées par la douce ondine des vagues. La mer, bleue, et moi nageant en son sein, battant l’océan des mes quatre petites pattes.

Mince. La balayeuse. Il me faut bouger. Vite je saute et fuis devant la machine infernale. C’est tout de même pas facile la vie en gare quand on est un rat, sans direction fixe.


Texte écrit dans le cadre d’un atelier d’écriture en école d’ingénieur (2011).

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