Point de vue

Point de vue

Je me réveille, la nuit a été dure. J’ai du mal à me rappeler où je suis. Je regarde à gauche, à droite. C’est bizarre, le monde est monochrome. Pas de couleur, seul le noir. Auraient-elles fait grève ? Après quelques minutes dans ce monde étrange, je comprends. Je ne suis qu’un point sur un « i » au milieu d’une page. Une tâche d’encre au milieu d’un texte. Même pas une lettre entière : un point. Autour de moi, un monticule d’écritures. Je crie: « Hé ho y’a quelqu’un ? ». Un long écho. Puis le silence. Un long silence. Serais-je donc seul ? Mais surtout comment ai-je pu atterrir ici ? Je dois être endormi. Mais comment se pincer pour sortir du rêve quand on n’a pas de bras ?

N’ayant rien d’autre à faire dans ce monde en deux dimensions fait de lignes et de points, je décide donc d’aller enquêter pour essayer d’en apprendre plus. Alors ni une, ni deux, je pars en promenade mais… comme un point, quoi. Je saute tant bien que mal, de caractère en caractère, de lettre en lettre, avançant doucement sur la feuille. Parfois point virgule, parfois demi tréma sur un « e » ou un « u », parfois coupant une phrase en son milieu, je fais mon petit bonhomme de chemin. Quand soudain une voix au loin qui m’appelle par mon prénom. Suis-je fou ? Serais-je en train d’imaginer des bruits ? Quelle question stupide. Je suis un point qui pense, qui parle et qui bouge, donc bien sûr que je suis fou. Si il existait un asile pour caractère typographique, j’aurai déjà été admis, c’est sûr. D’ailleurs, c’est drôle, mais je viens de dépasser les trois lettres qui forment le mot fou.

Mince. C’est la fin de la ligne. Que dois-je faire. Continuer sur la table ? Non, je vais poursuivre l’histoire et passer à la ligne suivante. C’est décidé, je descends pour voir. Je saute, c’est la chute. Comment me rattraper ? Je m’étire tant bien que mal formant un tiret à mi hauteur avec la ligne suivante, et crée suffisamment de frottements pour ralentir et tenter une approche à vue. Mais la réception va être périlleuse. Voilà que je rebondis sur une lettre. C’est le « c » du mot enfance qui a amorti ma chute. Ouf, je suis sauf. Cette chute m’a tout de même donné le tournis, et je me mets à voir trouble. Je vois des flashs de lumières et des petits astérisques tourner autour de ma tête. Est-ce ma tête ou mon corps ? Etant si petit, cela revient au même. J’attends quelques instants que ma tête arrête de tourner, enfin, … mon corps. Et me voilà reparti, de consonne en voyelle, de majuscule en minuscule, quand soudain,… nouvelle péripétie du récit, celui qui a écrit ce texte a laissé trop d’espaces entre les mots. Ce fossé est beaucoup trop large pour un point comme moi. Je n’arriverai jamais au mot suivant, et en bas, je n’arrive pas à voir ce qu’il y a. Je décide donc de prendre mon courage à deux mains, enfin, c’est une façon de parler, je ne suis qu’un point. Je saute. La chute est longue. J’ai envie de crier, mais aucun son ne sort. J’ai compris, il n’y a plus de mots, en dessous c’est la fin, la page blanche.

Je me réveille, la nuit a été dure. J’ai du mal à me rappeler où je suis. Tous les visages sont tournés vers moi. Je me suis endormi en cours et l’animatrice de l’atelier d’écriture a appelé mon nom pour me réveiller. Mince, maintenant, il faut que j’invente une histoire, mais de quoi vais-je bien pouvoir parler ?


Texte écrit dans le cadre d’un atelier d’écriture en école d’ingénieur (2011). L’exercice consistait à intégrer des mots imposés dans le corps du texte. Les mots (identifiés en gras dans le texte) nous étaient donnés au cours de la rédaction.

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